Le garde des Sceaux s’en est donné à coeur joie ces dernières semaines dans les médias ou à l’Assemblée nationale, le budget de la mission justice pour l’année 2022 est un « doublé historique », et il en est « fier ».

En effet, avec 8 % d’augmentation par rapport au budget de l’année 2021, le budget de la mission justice devrait atteindre 8861,8 millions d’euros en 2022, hors compte d’affectation spéciale pensions, soit 561,3 millions de plus que ce qui n’était prévu dans la loi de programmation 2018-2022. Si la justice demeure un petit budget, par rapport à celui de la sécurité par exemple qui atteint 21.579,7 millions, il s’agit d’une des augmentations de budget les plus importantes de ce projet de loi de finances.

Cette augmentation conséquente du budget ne revient néanmoins que pour une part bien plus mesurée à la justice judiciaire. En effet, par rapport à l’an dernier où le budget de la justice judiciaire avait progressé de 6 %, la progression cette année de ce programme n’est que de 3,4 %, faisant passer le budget de 3720,8 millions à 3849,1 millions. A titre de comparaison l’administration pénitentiaire connaît en revanche encore une fois une très forte progression, de 7,4 %, et demeure le programme dont le budget est le plus important de la mission, avec 4584 millions. Encore une fois, ce budget est donc essentiellement tourné vers l'enfermement, avec la poursuite du projet de création de 15000 places de prison, et des crédits conséquents consacrés à la sécurisation des établissements pénitentiaires. Le même objectif apparaît clairement dans la répartition du budget alloué à la PJJ, l'essentiel des crédits et des créations d'emplois venant encore une fois alimenter les centres éducatifs fermés.

L’examen détaillé de l’allocation de ces budgets apparaît par ailleurs toujours aussi inquiétant en termes de priorités dégagées par le gouvernement pour la justice judiciaire. Encore une fois, les indicateurs choisis, tournés uniquement vers la productivité des juridictions, ne peuvent à terme que contribuer à une dégradation importante de la qualité du service public de la justice.

Enfin, en dépit des effets d'annonce du garde des Sceaux selon lesquels nous ne serions "pas loin du bon chiffre" en termes d'effectifs, force est de constater que la justice française reste très peu dotée au regard de ses homologues européennes. Ainsi, le rapport de la commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) de 2020, portant sur les données de 2018, établit que la France consacre 69,5 euros par habitant au budget de la justice judiciaire, alors que la moyenne des pays du Conseil de l’Europe se situe à 71 euros par habitant, et que la moyenne des pays du même groupe que la France, dont le PIB/habitant est compris entre 20.000 et 40.000 euros, se situe à 84,13 euros par habitant. En termes d'effectifs, la France atteint 10,9 juges et 3 procureurs pour 100.000 habitants, quand la moyenne européenne est à 21,4 et 12,13 et la médiane à 17,7 et 11,2. En outre, la CEPEJ établit dans son rapport que contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, les pays dont le nombre magistrats est moins élevé ne compensent pas véritablement par un nombre de "personnels non-juge plus élevé". Ainsi, la France compte en moyenne 34,9 "personnels non-juge" pour 100.000 habitants quand l'Allemagne en compte 79,6 et le Portugal 73,1. 

Depuis maintenant 2 ans, les créations d’emploi de magistrats ont en outre diminué par rapport à 2018 et 2019, et s’élèvent chaque année à 50 postes. A ce rythme, deux siècles seront nécessaires à la France pour atteindre seulement la médiane européenne, sans même parler de rejoindre le niveau de pays dont le PIB est davantage similaire à celui de la France.

Vous trouverez en pièce jointe nos observations détaillées pour chacun des programmes de la mission justice (justice judiciaire, administration pénitentiaire, protection judiciaire de la jeunesse, accès au droit et à la justice, conduite et pilotage de la justice). Nous les avons présentées devant Antoine Lefèvre, rapporteur spécial des crédits de la mission "justice" au sein de la commission des finances du Sénat.

  Observations détaillées budget 2022 (783.62 KB) Voir la fiche du document

Depuis plus d'une semaine, et mercredi encore devant la commission des lois de l'Assemblée nationale, le garde des Sceaux assène au sujet du budget et des moyens donnés à la justice des contre-vérités, ou des demi-vérités, à coup de chiffres erronés ou tronqués sur la justice - sans même parler du fait que, selon ses affirmations implacablement répétées, les vrais magistrats de terrain, « qui ont les mains dans le cambouis », c’est à dire ceux qu’il ne croise jamais, plébiscitent l’ensemble de son action, de même que les conférences des chefs de juridiction.

Afin de confronter ces affirmations péremptoires à la réalité des chiffres, émanant du ministère lui-même, vous trouverez ci-joint notre communiqué de presse, ainsi qu'une fiche synthétique permettant des comparaisons sur les années précédentes, et avec nos homologues européens.

CP Budget 2022 (149.82 KB) Voir la fiche du document

Fiche explicative budget 2022 (202.34 KB) Voir la fiche du document

Nous avons été entendus le 6 octobre 2021 par Laëtitia Avia, rapporteure pour avis au nom de la commission des lois de l'Assemblée nationale, sur la question de la transformation numérique au sein du ministère de la Justice, dans le cadre de l'examen du projet de loi de finances 2022.
 
Nous avons insisté lors de l'audition et dans nos observations, que vous trouverez ci-joint, sur la nécessité de ne pas analyser la question numérique uniquement sous le prisme de la simplification du droit et des procédures sans en penser réellement le pendant s’agissant des justiciables, et notamment la création d’un régime juridique spécifique de droits ouverts en la matière. 

Nous avons également pu développer nos inquiétudes, à la lumière des premières remontées de terrain en matière de recrutements de personnels contractuels, que le ministre a pris l'habitude d'appeler ses  "sucres rapides" et notamment le fait que les sommes engagées, - car il est indéniable que ces recrutements massifs correspondent à un effort budgétaire non négligeable - l’ont été sans réflexion préalable sur le gain réel qu’elles peuvent apporter aux juridictions - dont il est permis de douter - tout en exigeant d’elles une « productivité » largement accrue qui ne peut passer que par des concessions très problématiques sur l’office du juge.

 

Obs transformation numérique (256.17 KB) Voir la fiche du document

Comme régulièrement ces derniers mois, l’actualité sur les questions judiciaires oscille entre les plans com’ d’Eric Dupond-Moretti sur les réformes qu’il entend conduire, en dehors de toute information et consultation des organisations professionnelles, et l’instrumentalisation, par nos responsables politiques, d’affaires particulières pour pourfendre une justice responsable de tous les maux. 

Vous trouverez ci-joint notre communiqué de presse de ce jour concernant les « annonces » d’hier du ministre, qui reviennent, sous une couche de sucre glacé, à exiger des juridictions qu’elles intensifient leur activité sans personnels formés aux métiers de la justice et sans moyens pérennes. 

Vous trouverez par ailleurs notre entretien dans l’Obs paru ce week-end au sujet des attaques dirigées contre la justice ces dernières semaines, notamment en lien avec les affaires Sarah Halimi et Viry-Chatillon. Nous y dénonçons aussi l’accumulation de réformes législatives erratiques, dictées par l’actualité et des considérations politiciennes, sans diagnostic du fonctionnement de la justice et sans vision d’ensemble. 

Du sucre dans le moteur (135.36 KB) Voir la fiche du document

Entretien dans l'Obs (378.85 KB) Voir la fiche du document

Rapport commission stocks (3.54 MB) Voir la fiche du document